Avec 6,01 m, le jeune Français (22 ans) est entré dans le top 10 de l'histoire de la perche.
Mais jusqu'où ira-t-il ? Il est là, en bout de piste, la mèche rebelle calmée, les yeux comme des billes, hissant sa perche dans les airs avec cet air décidé qui ne le quitte jamais. Il a demandé une barre à 6,10 m ! Et pourquoi pas 6,15 m, le record du monde de Bubka, tant qu'il y est ? On rigole mais il n'a plus qu'un essai disponible dans les soutes, le « p'tit gars » de Cognac qui ne doute de rien. Alors, hop, ce sera 6,10 m pour voir ! Il est buté. Le ciel est sa seule limite. Il a déjà oublié qu'il vient d'écrire l'histoire quelques minutes plus tôt. À 5,80 m, Renaud Lavillenie s'est fait une frayeur, ne franchissant la barre qu'au 3e essai. Suffisant pour gagner le concours, la seule victoire bleue du jour. Plein d'athlètes y auraient laissé leur influx. Pas lui, il est branché sur le courant continu. Paf, 5,90 m au 1er essai ! Il jubile, sourit, s'éclate. Il fait taire toutes les mauvaises langues étrangères qui remettaient en cause, en arrivant à Leiria, ses 5,96m qu'ils considéraient suspects, réalisés dimanche dernier dans son champêtre précarré clermontois. « Pourtant, pour moi, c'est encore plus fort de faire 5,96 m là-bas que 6,01 m en Coupe d'Europe, commente Romain Mesnil, son grand rival national condamné à commenter l'ascension du gamin. Passer de 5,80m à 5,90 m, c'est changer de catégorie de sauts. Mais 5,96 m, c'est encore autre chose et plus de 6 m, c'est carrément un autre monde. » C'est exactement ça.
Lavillenie n'en finit plus de changer d'univers. Le week-end dernier, à Berlin, quelques commentateurs anglo-saxons narraient leur souffrance à prononcer son nom. Un enfer auquel il les avait subitement contraints début mars à Turin, en s'accaparant le titre européen en salle, franchissant tout au premier essai pour égaler son record à 5,81 m. Lui qui avait plafonné à 5,70mun an plus tôt... Va falloir qu'ils s'habituent ! Lavillenie, le fluet garçon de 69 kg pour 1,76m
n'a rien du colosse Steven Hooker, le 2e perchiste de l'histoire depuis ses 6,06 m cet hiver. Il n'a rien à voir non plus avec Bubka, le puissant tsar de toutes les gaules. Mais il s'en fout. « Je n'aurais jamais leurs moyens physiques mais je joue sur autre chose, la vitesse, la technique... Si je n'y croyais pas, j'arrêterais la perche. »
Aussi haut que Bubka au même âge
Alors il décide de s'attaquer à nouveau à 6,01 m, sous le soleil de Leiria, comme une semaine plus tôt à Clermont. Non mais, vous allez voir ce que vous allez voir ! Il échoue une fois. Il n'a plus le droit à l'erreur. Et vlan, il passe à l'essai suivant ! Sans rien toucher. Avec de la marge. 6,05 m peut-être. On ne sait plus. On est seulement sûr que le champion olympique 1996, Jean Galfione, est doublement rayé des tablettes : ses 5,98 m, record national en plein air, et ses 6 m, lors de son titre mondial en salle 1999, passent à la trappe.
Lavillenie est entré dans le Panthéon de la perche française, celle des Vigneron (ex-recordman du monde), des Quinon (champion olympique 1984) et de tous les autres. Il est là-haut, avec eux, aux anges. Il saute sur le tapis, se marre, se prend la tête dans les mains. On se dit qu'il va réaliser l'ampleur de l'exploit. Lui qui raconte que lors de sa première rencontre avec Galfione, il était « comme un fan de Johnny rencontrant son idole », vient de dépasser l'icône et d'entrer dans le top 10 de l'histoire (9e, salle et plein air confondus). Et cela à seulement vingt-deux ans et neuf mois. À cet âge-là, seul le précoce Sud-Africain Okkert Brits était allé plus haut (6,03 m). Bubka, lui, faisait alors passer son record du monde à... 6,01 m (le 8 juillet 1986 à Moscou). Alors tremblez, Serguei et Steve, car Renaud ne s'arrêtera pas là !
Le voilà d'ailleurs déjà en bout de piste d'élan, ce drôle de petit avion avec sa perche en guise d'aile. Face à 6,10 m. Pour voir, donc. Eh ben on a vu ! Après toutes ces émotions qui auraient laissé 99,9 % des athlètes sur le flanc, Lavillenie s'est envoyé en l'air de plus belle, a passé les pieds et engagé le corps. Ce n'est que partie remise. Il saura s'en souvenir. Il a pris rendez-vous avec l'histoire.
NICOLAS HERBELOT - L'Equipe
Les réactions
1. medhi Le 24/06/2009 à 09:47