Interview réalisée le 26 janvier 2009 (traduite de l’anglais) :
« De la sueur, des larmes… et un sourire ! »
Ses 18m09 réalisés en finale olympique à Atlanta (avec vent défavorable s’il vous plaît…) font de lui le deuxième meilleur performeur mondial de tous les temps en triple saut. Après une carrière faite de hauts et de bas, Kenny Harrison a mis un terme à sa carrière en 2000 et s'apprête désormais à ouvrir un centre d'entraînement en Californie. Rencontre.

Kenny, racontez-nous vos débuts en athlétisme.
J’ai commencé l’athlé quand j’avais 6 ans, à Milwaukee, dans le Wisconsin. J’ai touché un peu à tout, à la longueur, au triple, à la hauteur et aux haies notamment.
Quand avez-vous décidé de ne plus faire que du triple saut ?
J’ai vraiment commencé le triple en 1980. Pendant mes études, je faisais à la fois de la longueur et du triple. Et je n'ai plus fait que du triple après avoir quitté la fac.
Pourquoi ce choix ?
Parce que je considérais le triple comme la discipline la plus difficile de l’athlétisme. Je me disais qu’il fallait être un athlète complet pour y réussir et que l'entraînement serait plus sympa.
Avez-vous immédiatement su que vous étiez doué ?
Les titres se sont vite succédés...
Oui, j’ai été champion de mon état en 1982 à la longueur, puis champion des highschools en 1983 à la longueur et au triple, champion NCAA en salle en longueur en 1983... La liste est trop longue pour tout citer !
Le premier événement majeur de ma carrière, ce fut les 17m93 réalisés à Stockholm en 1990. C'était la deuxième meilleure performance mondiale de tous les temps à l’époque, derrière le record du monde Willie Banks. La même année, j’ai remporté les Goodwill Games.
L’année suivante, j’étais champion du monde à Tokyo, malgré un vent défavorable de -0,8m/s. Je suis resté invaincu cette année-là. Je n'ai été battu qu'une fois en 1990 et 1991. À l’époque, c’était Mike Conley mon principal adversaire.
« Où était Jonathan Edwards pendant tout ce temps ? »
En 1992, j’ai dû me faire opérer du genou et j’ai manqué les Jeux. J’avais été le n°1 en 1990 et 1991. J’étais donc le grand favori pour l’or à Barcelone et tout le monde s’attendait à ce que je batte le record du monde. Mais c’est comme ça… Et vous savez où était Jonathan Edwards pendant tout ce temps ?
Non.
Moi non plus ! Nous avons presque le même âge mais je ne l’avais jamais remarqué. Entre 1986 et son record du monde, je n’avais jamais entendu parler de lui ! Je ne l'avais jamais croisé en meeting. Il ne devait pas être très bon à l'époque ! Il y a quelque chose qui m’échappe dans cette histoire ! (Rires)
De quoi souffriez-vous exactement au genou ?
J’avais une déchirure du cartilage du genou gauche. J’ai très peu sauté en 1993 car j’étais en rééducation. Les médecins m’avaient dit que cela ne durerait pas longtemps, mais il a fallu des années pour que je n’aie plus mal en sautant.
En 1994, j’ai à nouveau remporté les Goodwill Games. Puis j'ai fait une pause pour me soigner en 1995. Je voulais être prêt pour ce qui serait ma dernière chance de médaille olympique...
Comment s’est déroulée l'année 1996 ?
Je me sentais vraiment très bien physiquement. Je ne ressentais aucune douleur au genou et j’avais les mêmes sensations qu’en 1990 et 1991. Mais j'étais vraiment énervé que Jonathan Edwards ait battu le record du monde parce que je voulais être le premier à dépasser les 18 mètres. Mon record personnel était de 17m93. Si je ne m’étais pas blessé…
En plus, je pense que du coup, tout le monde m'avait oublié. La plupart des médias ne me donnaient aucune chance, mais c'était oublier mon histoire. Je voulais vraiment battre le record du monde lors de Jeux organisés aux Etats-Unis. J’ai sauté 18m09 avec 0,4m/s de défavorable, ce qui me fait me demander la performance que j'aurais pu réaliser si j'avais eu un vent dans le dos régulier comme les autres finalistes ! Mais j’étais quand même ravi d’avoir gagné. Après ça, j’avais tout gagné dans ma discipline ! Et j’étais le deuxième homme de l’histoire au-delà des 18 mètres.
Vous n’êtes toujours que deux à avoir réalisé cette performance, Jonathan Edwards et vous...
Oui. Et j’aurais pu le faire plus tôt d'ailleurs. J’en étais très proche en 1990.
Quel est votre meilleur souvenir ?
Lors des Jeux d’Atlanta, j’ai gagné le même soir que Gail Devers, qui était ma petite-amie à l’époque. Ce moment a beaucoup compté pour moi. Il n'y a pas de date plus importante dans l'histoire du monde ! (Rires)
« Peut-être que je reviendrai… »
Quand avez-vous décidé de mettre un terme à votre carrière ?
Mentalement, j’avais pris ma retraite en recevant ma médaille olympique. Je ne sais pas pourquoi, mais après les Jeux, je n'arrivais plus à me trouver de sponsor. J’en avais besoin pour continuer à suivre un entraînement de haut niveau et rester dans le top niveau mondial. J’ai définitivement arrêté en 2000. Peut-être que je reviendrai si les distances restent les mêmes…(Rires)
C’est-à-dire ?
Aux Etats-Unis, sauter 17m20 suffit à se qualifier pour la plupart des championnats…
Quelle performance pensez-vous être capable de réaliser actuellement ?
Comme ça, 16m60 environ. Mais avec de l'entraînement... je ne sais pas !
Quels étaient vos points forts et vos points faibles ?
J’étais très rapide et très souple. Par contre, je ne pouvais courir qu’à 75 % de mes capacités, pour ne pas me tuer ! Car plus vous allez vite, plus vous devez être puissant. Avec ma taille, cette vitesse était incontrôlable et je risquais de me blesser. J’étais le plus petit de tous.
Cela constituait un réel handicap pour vous ?
Oui... Je réussissais à gagner quand même, mais je pense que j'aurais pu faire beaucoup mieux que 18m09 si j’avais été plus grand.
Avec le recul, avez-vous des regrets ?
Aucun. Je ne changerais rien du tout ! Tout me satisfait dans ma carrière. Je suis toujours le deuxième meilleur triple-sauteur de l'histoire ! Je le suis depuis 1990. Et j’ai remporté de nombreux titres.
Quel regard portez-vous sur les meilleurs actuels ?
Je les trouve très bons. Je voudrais juste que certains d'entre eux aient des carrières un peu plus progressives. J'ai l'impression qu'ils sont bons un ou deux ans et qu'après, c'est fini !
« Je mesure le talent à la capacité à être régulier au-delà d’une certaine distance pendant plusieurs saisons. Personne ne m’en semble capable actuellement. »
Qui est le plus doué selon vous ?
Je mesure le talent à la capacité à être régulier au-delà d’une certaine distance pendant plusieurs saisons. Personne ne m’en semble capable actuellement. Personne n’est au niveau de garçons comme [Mike] Conley, [Khristo] Markov, [Jonathan] Edwards… ou [Kenny] Harrison ! (Rires).
Markov est mon préféré de tous les temps. Il était mon idole à l'époque où je sautais. Il était très puissant et son style donnait un côté cool à la discipline ! C’est pour ça que je n’aime pas les sauteurs actuels. Ils sont très rasants ; on dirait qu’ils ne font qu’un saut au lieu de trois...
Étiez-vous proche de vos concurrents ?
Oui. On était vraiment amis. Mais seulement après la compét’ ! (Rires). C’est vrai qu’on s'amusait bien !
Avec le recul, que vous a apporté l’athlétisme ?
L’athlétisme m’a donné de la force et la capacité à me concentrer sur mes objectifs. Cela m’a permis de réaliser mon rêve. J’ai appris que je pouvais faire absolument ce que je voulais dans ce monde à condition de le vouloir et de m'en donner les moyens. J'ai aussi eu la chance de voyager et de découvrir d'autres pays.
Et que pensez-vous lui avoir apporté en retour ?
De la sueur et des larmes ! Un sourire ! Et l’honneur que le sport mérite. C'est tout, mais c'est déjà pas mal... (Rires)
Que faites-vous désormais ?
Je vais bientôt ouvrir un centre d’entraînement privé pour les pratiquants de tous sports, qu'ils soient professionnels, étudiants ou lycéens*. L’ouverture est prévue pour la fin du printemps, à San Francisco, en Californie.
* http://www.signature-athletics.com/
La biographie de Kenny Harrison
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